Ce texte est, à l’origine, une réponse formulée à l’endroit d’un lecteur qui a exprimé son étonnement lorsque le groupe Megamachina a publiquement invité tous ceux qui le lisent à célébrer la fête républicaine du 14 juillet.

Vous n’êtes pas le seul à rester circonspect vis-à-vis de notre invitation à embrasser certaines célébrations, certains symboles institués par la république bourgeoise. Nous profitons donc de votre question pour formaliser une réponse que nous publierons afin d’informer le plus grand nombre de nos lecteurs.

D’abord, loin de nous l’idée de contester un traître mot de votre courrier à propos de ce qu’est, en substance, la république française. C’est un régime installé par une bourgeoisie rapace, maintenu pendant deux cents ans à coups de fusils, de massacres et de charges de gardes mobiles contre un peuple qui souffre de chaque jour passé sous sa domination.

Nous sommes conscients du fait qu’adopter une telle critique et, dans le même temps, accepter d’endosser des symboles tels que la célébration du 14 juillet, la marseillaise ou le drapeau bleu, blanc, rouge peut paraître singulièrement contradictoire.

Ce le serait en effet, si l’on restait sur le plan des principes, de l’intellect et des raisonnements abstraits. Ce qui nous intéresse, c’est ce que cette fête est concrètement, qui la célèbre et pourquoi.

Ce que nous constatons, c’est que beaucoup de Français, amoureux sincères de leur pays, célèbrent depuis longtemps la fête de la fédération comme la fête nationale, celle de la nation, c’est à dire du peuple, pas de l’Etat qui le gouverne.

Nous en voulons pour preuve cet exemple très simple. Celui qui voit un étranger piétiner ou brûler le drapeau tricolore sait pertinemment que ce geste ne vise pas un président, un régime ou une révolution malfaisante. Il s’agit là d’une provocation faite à l’endroit d’un peuple tout entier.

Nous considérons que nous souffrons de trop de maux pour se permettre des arguties mémorielles qui n’ont aucun écho chez nos contemporains, dont la mémoire est malheureusement abrutie par deux siècles de malfaçons.

Un affamé, si on lui tend une assiette, ne se demandera pas si ce qu’on lui sert a été prélevé en « circuit court » et cultivé sans pesticides. Ce genre de questionnement n’est accessible qu’à quelqu’un qui possède le temps et les ressources lui permettant de s’en préoccuper. Dans cette allégorie - curieuse, nous l’admettons volontiers, notre peuple est l’affamé ; celui qui lui explique qu’il ne doit pas brandir l’étendard pour lequel ses ancêtres sont morts au nom d’une vérité dont personne ne se souvient, celui-là est le deuxième homme. Ce dernier a le temps de se préoccuper de choses qui paraîtront futiles à notre nécessiteux. Voilà où nous voulons en venir : notre peuple n’a plus le temps pour ces choses-là.

La reconstruction mémorielle du peuple français ne peut en aucun cas se faire en dissertant sur des détails. Car ce n’est, en définitive, qu’une affaire de détails. Un hymne, un drapeau, ce ne sont que des babioles : les hommes n’y sont attachés que pour ce qu’elles symbolisent. Matériellement, elles ne valent presque rien.

Les morts des chouanneries, les martyrs de la guerre d’Algérie, ce sont des cadavres palpables et aucune concession n’est admissible en cette matière. À l’inverse, un drapeau est, matériellement, un bout de tissu. Le travail mémoriel patient du fondateur du Puy du Fou ne l’empêche pas de glorifier l’étendard tricolore. Philippe de Villiers et ses hommes ont pourtant fait plus pour la reconnaissance de la mémoire contre-révolutionnaire que nous ne le ferons jamais, parce que le combat mémoriel est une composition, une affaire de priorités.

Dans les pays où la mémoire est délicate et fratricide, telle que l’Irlande dans sa longue et tumultueuse lutte existentielle contre l’Angleterre, et la Russie quant à l’horreur qu’a pu répandre le Soviet, le réalisme politique met l’Etat devant la nécessité de composer. La réflexion que l’on pratique alors est simple : il faut faire naître un statu quo, un récit national qui intègre et accepte ce qu’a pu porter une nation, ses blessures comme ses gloires. C’est une question de survie, pour la continuité d’un peuple bien plus que pour celle d’un régime.

Diplomate, patiente, dédaigneuse d’accentuer ce qui ranime les vieilles plaies d’un pays sans pour autant éviter la nécessité de les évoquer par respect pour ceux qu’elles font encore souffrir, la reconstruction mémorielle est une affaire de reconnaissance. C’est accueillir tout ce qui nous construit, même lorsque cela nous déplaît, et c’est affirmer que d’une manière ou d’une autre, Deus lo vult, car sans cela, nous aurions été aujourd’hui autre chose que ce que nous sommes.

Nous le constatons justement en observant toutes les malfaçons mémorielles dont s’est rendue coupable la république depuis qu’elle existe : il est mauvais, il est irresponsable de refuser à une partie des Français la reconnaissance de leurs souffrances, de leurs souvenirs et de leurs martyrs.

La république n’a de cesse de choisir entre ceux qu’il faut honorer pour les besoins de la propagande, et ceux qu’il faut transformer en épouvantails afin de créer des générations de fanatiques. Cette guerre de propagande est dramatique pour l’unité d’un peuple. Si Dieu donnait à la France une révolution nationale, il serait catastrophique de répéter les mêmes forfaitures, que les Romains appelaient damnatio memoriae. Sagace, le contre-révolutionnaire de Maistre écrivait que « le rétablissement de la monarchie, qu'on appelle contre-révolution, ne sera point une révolution contraire, mais le contraire de la révolution ». Bien sûr, si nous effacions la république des livres d’histoire, nous nous réconforterions en pensant que « cette fois, nous sommes du bon côté de la tranchée ». Mais les révolutionnaires, les hussards noirs, les historiens en service commandé étaient eux aussi persuadé, si ce n’est plus que nous, qu’ils étaient du bon côté. En marchandant notre mémoire, ils n’ont pourtant semé que de la souffrance et du ressentiment.

Rappelons, enfin, un cas d’école qui concerne précisément la question qui motive ce texte. En 1871, le comte de Chambord, prétendant au trône de France, a prévenu l’assemblée nationale, alors passée à majorité monarchiste, qu’il refuserait de prendre part à la restauration de la monarchie française si cela impliquait d’accepter l’étendard tricolore pour emblème. Il s’est rendu indéfendable auprès des députés monarchistes, qui considéraient justement que trop d’hommes avaient versé leur sang pour ce drapeau, et que ce dernier en tenait donc une pleine légitimité. Rendons nous compte qu’un coup d’état national fut saboté à cause d’arguties futiles.

Ce drapeau, cette marseillaise, ce 14 juillet, nous pouvons haïr allègrement ceux qui en ont fait nos symboles. Mais il y a une victoire que nous sommes forcés de concéder à ces derniers : ils sont parvenus à en faire une part indubitable de ce que nous sommes.

Soit on accepte cet état de fait, soit on le subit. Nous ne tolérons pas de rester coincés dans des catacombes d’où l’on ne sort que pour prêcher dans le désert à peuple qui ne comprend pas ce qu’on essaie de lui dire.