La crise du régime, la production et l’improduction
Les débats qui animent le petit théâtre de ce régime à bout de souffle ont, depuis quelques jours, révélé des fractures politiques de fond. Le projet budgétaire de l’Etat français pour l’année 2026 est débattu alors que notre pays est à la croisée des chemins. Ce qui se discute au parlement reflète les dynamiques profondes, non pas d’une seule année, mais de tout un siècle.
Il semble inévitable que le calendrier trop restreint des décisions à prendre par l’assemblée sur le budget mène à une gestion par ordonnances, remettant la responsabilité et le pouvoir dans les seules mains du gouvernement qui n’aura plus qu’à publier des décrets. La plupart des propositions actuellement discutées semblent donc vouées à mourir avant d’éclore.
Ce qui importe vraiment, ce sont les vifs contrastes qui départagent les propositions évoquées dans le débat public, et ce que ces chamailleries disent du moment particulier qui est le nôtre. Nous avons fait le choix de nous y intéresser afin d’en tirer une synthèse qui puisse servir à nos lecteurs et donner quelques pistes à la constitution d’un ordre nouveau dans l’économie politique.
Un projet d’impôt a fait grand bruit avant d’être rejeté par les partis. La taxe Zucman prévoyait un prélèvement-plancher de 2% sur les fortunes professionnelles grimpant à plus de 100 millions d’euros.
Deux raisons expliquent cette revendication portée par le gauchisme parlementaire. Issu de la bande de Thomas Piketty, le mandarin Gabriel Zucman considère que le problème au cœur du marasme économique se trouve dans l’inégalité considérable des revenus. Pour ces économistes, la problématique fondamentale réside dans le fait que ces gens là possèdent des fortunes pharamineuses quand d’autres n’ont à portée de main que le salaire minimum. Dans Pourquoi tant d’inégalités ?, Guillaume Travers explique de quelle façon l’idéologie bricolée par Piketty est une forme de réactualisation docile de l’homo oeconomicus moderne, auquel il suffirait d’enlever la propriété et la frontière pour qu’il devienne pleinement l’individu révolutionnaire dont les libertaires rêvent.
Ensuite, on observe, quel que soit le régime fiscal en vigueur dans les pays du monde, une course mondiale à l’optimisation fiscale, qui fait partie de la compression des coûts comme la délocalisation, l’importation du Contingent migratoire (cf. Le Contingent) ou encore la centralisation opérationnelle. Cela se matérialise parfois par l’exil fiscal. Ainsi, beaucoup de multinationales ont domicilié leur siège en Irlande, qui est une sorte de paradis fiscal moins tape-à-l'œil que d’autres. Ce n’est pas parce que le reste du monde est un goulag, mais parce que cela permet de diminuer les coûts de production. Pour ce qui est des puissances économiques qui restent en France, les fortunes considérables qui contournent méthodiquement l’impôt le font en installant des structures juridiques qui, sur le papier, participent de leurs entreprises et non de patrimoines personnels. Cela repose sur le même principe que la holding familiale dans laquelle on met sa maison pour échapper - légitimement - à la spoliation sur les successions et qui devient donc, sur le papier, la propriété d’une entreprise. Mais dans le cas des fortunes professionnelles conséquentes, cela se pratique à des niveaux incomparables, et dans une multitude de champs. La conclusion faite par des universitaires gauchistes face à ce phénomène, c’est qu’il faut taxer indifféremment le patrimoine professionnel et personnel de façon à récupérer les milliards qui échappent à l’impôt.
Pourtant, si l’on fait bien de l’optimisation fiscale grâce au patrimoine professionnel, il n’en demeure pas moins que beaucoup d’entreprises ont un patrimoine professionnel qui n’a rien à voir avec de l’optimisation : il s’agit tout simplement de l’outil qui leur permet de produire. Puisque la taxe Zucman ne discrimine aucune portion de ce capital, on souhaite taxer indifféremment un patron dont l’outil qu’il ne peut pas transformer en argent vaut 100 millions d’euros, et un financier qui possède la même valeur d’actifs financiers.
D’une part, la rentabilité réelle de ces deux personnes n’est absolument pas la même, parce que le premier a des coûts de production exorbitants par rapport au second. De l’autre, l’un possède des parts dans un outil, c’est-à-dire qu’à moins de vendre une partie de son entreprise à quelqu’un d’autre, il ne peut pas payer cet impôt. Le financier, lui, possède de l’argent qui peut tout à fait sortir de la bourse pour être transformé en liquide. Il s’applique donc indifféremment aux producteurs et aux spéculateurs. Pourquoi ? Parce que la maladie mentale du gauchisme, c’est de croire que l’écume des vagues (des inégalités de revenus stratosphériques) est en réalité la cause du problème économique national.
Marx lui-même fait la différence entre l’argent et ce qu’il nomme le capital, en tant que ce dernier se définit de façon téléologique : quand l’argent simple sert à échanger une marchandise pour une autre, le capital vise à acheter une marchandise visant faire une plus-value à la revente. Le but du capitalisme est de faire passer l’argent de main en main de façon à récupérer la mise de départ et un pécule supplémentaire (Le Capital, livre I, chap. IV).
Cette maladie infantile empêche l’intelligence gauchiste de s’intéresser véritablement aux mécaniques économiques du temps, et l’incite forcément à imaginer des projets politiques nocifs à la survie des Français.
On objectera avec justesse que la première mouture de la taxe Zucman concernait les fortunes de plus de 100 millions d’euros. On ne parle donc pas des petites entreprises (T.P.E/P.M.E)… Mais par contre, on parle des entreprises de taille intermédiaires (E.T.I, entre 250 et 5000 salariés). Comme expliqué plus haut, la taxe s’applique indifféremment aux parts possédées dans la propriété d’un atelier, d’une usine, du foncier agricole, d’un jet privé ou dans celle d’un produit financier spéculatif. Or, toute l’industrie de pointe, l’industrie lourde et n’importe quel secteur qui demande une très forte mise de départ pour fonctionner (comme la métallurgie) peut passer beaucoup plus rapidement qu’on le suppose la barre des 100 millions d’euros. Cela implique le cette taxation vise les entreprises qui maintiennent la France à flot dans la course industrielle et technologique, qui génèrent des emplois, nourrissent des gens et produisent réellement de la valeur, c’est-à-dire autre chose que des « innovations financières » ou des « actifs numériques ».
Quoi qu’on pense de l’état de l’industrie mondiale après trois ou quatre révolutions industrielles (et nous n’en pensons pas du bien), on ne peut vouloir que les vestiges de notre puissance industrielle passent progressivement entre des mains étrangères parce qu’un mandarin gauchiste ne sait pas faire la différence entre les producteurs et les parasites. Concrètement, la gauche parlementaire qui n’a jamais rien fait de sérieux contre la désindustrialisation participerait une nouvelle fois à l’appauvrissement productif de notre pays, et sûrement au profit d’investisseurs étrangers qui prendraient place dans les conseils d’administration de certaines entreprises stratégiques du pays.
Taxer ce patrimoine productif en le considérant de la même façon qu’on considère une action sur le marché boursier est absolument effarant de bêtise pratique et d’injustice sociale. Cela témoigne du fait que l’intelligence rouge autorisée se claquemure depuis bien longtemps dans ses forteresses coûteuses, et qu’elle n’en sort que pour donner des leçons, jamais pour en recevoir. C’est aussi la preuve que le fond du problème économique capitaliste n’intéresse plus la gauche, notamment celle qui se paye de subventions pour travailler à temps plein sur ces sujets. Au fond, cela est tant mieux. Qu’elle laisse ce morceau au nationalisme ! Il tâchera de ne pas en laisser une miette.
Dans la foulée du rejet de la taxe Zucman, le parlement a discuté d’une proposition émanant des centristes, qui coïncide curieusement avec une mesure défendue de longue date par les députés nationaux. On a proposé un amendement visant à remplacer l’impôt sur la fortune immobilière par un impôt sur « la fortune improductive ».
C’est une évolution du ciblage cet impôt qui remplace l’I.S.F puis l’I.F.I. Le premier d’entre eux s’intéressait aux revenus personnels. Le président en déroute, pour épargner la finance vagabonde, avait mis en place l’impôt sur la fortune immobilière en 2018 afin de ne taxer que le patrimoine immobilier, c’est-à-dire enraciné, même lorsqu’il appartient, par exemple, à la famille Rothschild. Il n’aura échappé à personne que le portefeuille le plus lucratif de ladite famille regorge d’actifs financiers, pas de titres de propriétés bâties. C’était tout l’enjeu de l’I.F.I. Une immense partie des capitaux des grandes fortunes professionnelles échappait alors à ce type d’impôt. Sauf que pour rentabiliser ce manque à gagner et financer les ors de la république, les propriétaires immobiliers ont comblé les caisses.